Une histoire d'amitié et de sang au coeur de la Cordillera philippine

Bénévole pour la fédération Cordillera People Alliance (CPA), Joris Smeets a travaillé pendant six mois aux Philippines. De retour en Belgique, il a consigné ses expériences dans un livre passionnant "De Filipijnen. Vriendschap en moord in de Cordillera", dans lequel il évoque aussi l'assassinat de son ami et collègue, Markus Bangit. Le livre de Joris Smeets n'est disponible qu'en néerlandais au prix de 15 euros (+ frais postaux). Pour le commander, il vous suffit de nous envoyer un mail : info@stopthekillings.be





Comment es-tu arrivé aux Philippines?

Par hasard. A la bibliothèque de la KUL, j’ai rencontré Arnold, un doctorant philippin âgé d'une quarantaine d'années. Nous avons discuté un quart d’heure. Par la suite, je l’ai croisé à plusieurs reprises en rue. A chaque fois, il me conviait à dîner. J’ai finalement décidé d'accepter son invitation. Ce soir là, Arnold était accompagné d'un camarade. Toute la nuit, nous avons discuté des Philippines et de ce qui les différencie de la Belgique. Quant au terme de son doctorat, Arnold est retourné aux Philippines, je l'ai rejoint pour un séjour d'un mois. A mon retour, j'ai intégré le Fonds d’aide aux Philippins d'Overpelt. Grâce à ce groupe, je suis rentré en contact avec Roger Camps (un coopérant qui travaille dans la région de la Cordillera) et la Cordillera People Alliance.

Quelles étaient tes tâches, tes responsabilités?

Je travaillais pour la commission d'information publique de la CPA. Je rédigeais des articles pour le trimestriel Hapit. J’ai également mené une enquête sur les problémes liés à l'exploitation minière. J'essayais aussi d’informer mes amis, les membres de ma famille et les lecteurs sympathisants de mon blog. A mon retour, les éditions EPO m’ont proposé de peaufiner mes textes pour en faire un livre. L'idée m'a semblée excellente. Je pouvais ainsi apporter ma contribution et faire connaître l’histoire de la Cordillera. La population Igorot m’avait tant donné : hospitalité, chaleur, la chance de mûrir, etc.

Ton livre est dédié à Markus Bangit dit "Makoy". Comment ce représentant de la CPA est-il décédé?

Le 8 juin 2006, Makoy s'est rendu de Tabuk (province de Kalinga) à Baguio où la CPA dispose d'un bureau. Sur le chemin, dans un restoroute, un homme masqué l'a menacé avec une arme et a fait feu à quatre reprises. La directrice d’une école fondamentale qui passait par là a également été touchée.
 

2006 a été l'année la plus meurtrière pour le mouvement populaire philippin. A l'époque, les autorités ont lancé un plan (Oplan Bantay Laya) pour contrer les mouvements de résistance de gauche. Elles les ont tous mis dans le même panier : les illégaux comme le New People’s Army et les légaux comme les associations populaires. Au même moment, diverses organisations comme l'ONU, Amnesty International, Human Rights Watch et la plate-forme internationale Stop the Killings ont condamné l’attitude du gouvernement. Leur mobilisation n'a pas été vaine puisqu'en 2007 et en 2008, les assassinats politiques ont considérablement diminué.

Quels souvenirs concerves-tu de cette période. Que retiens-tu de la population et de tes collègues ?

J'ai un profond respect pour les gens simples des villages et des organisation populaires. Ils se mobilisent sans cesse pour organiser la population. Et, ils ne le font pas pour de l’argent ou pour s'élever socialement. Au contraire! Leur implication peut leur coûter la vie. Ils font preuve de beaucoup de force, de volonté et d’endurance, malgré de nombreux échecs. Dans les villages, j'ai surtout apprécié l'hospitalité et la chaleur des paysans. Grâce à des organisations telles que la CPA, ils prennent conscience de l'importance qu'il y a à s'organiser et à se rénir. Ils peuvent ainsi réellement modifier leur quotidien. J’admire les Philippins qui choisissent de ne pas faire carrière à l’étranger, mais qui par conviction restent au pays pour tenter de changer la situation.

Quels sont les objectifs de ton livre?

J’espère que la population belge prendra conscience des problèmes qui se posent aux Philippines.
La pression internationale est importante pour provoquer un changement et renforcer la solidarité. Hausser la voix est donc d'une importance capitale. A la lecture de mon livre, je souhaite que les gens comprennent qu'il est urgent de favoriser une cohabitation plus équitable non seulement aux Philippines, mais aussi dans le monde entier. Il n'est pas tolérable que les gens qui luttent pour leurs droits, quel que soit l'endroit où ils vivent, soient traités de façon aussi brutale.

Selon toi, comment la situation va-t-elle évoluer dans les années à venir? Quel sera le rôle des mouvements populaires de la Cordillera et des Philippines?

Il est difficile de continuer à croire en un grand bouleversement. Dans les années 1980, ma tante était active dans le mouvement de solidarité avec les Philippines. Elle a vécu l'éviction de Ferdinand Marcos (People Power I). L'euphorie et l'optimisme étaient alors de mise. Après la lecture de mon livre, elle m'a dit que peu de choses avait changé, pour ne pas dire que la situation est demeurée la même. La Présidente Gloria Arroyo est pire que Marcos. La corruption, l’élitisme et l'inégale répartition du pouvoir et de la richesse sont le lot quotidien des Philippins. Les mouvements populaires doivent donc continuer à agir pour défendre des causes justes dans le cadre de structures politiques, économiques et sociales.

Mon message est qu'il faut continuer à s'informer, à s'organiser et à se mobiliser. Le processus est lent, mais il en vaut la peine. J’en suis persuadé!

Merci de m'avoir consacré un peu de ton temps, Joris!
 

Avec plaisir
 

 

 

 

Auteur: Claus Casier, 30 juin 2009